Étude
Spéciale
de
Lausanne N° 60
Rapport
du
Forum
pour l’Évangélisation du Monde 2004
Pattaya, Thaïlande
Groupe
thématique N° 31
Atteindre
le peuple juif
avec
l’Évangile
L’ÉVANGILE
- pour les Juifs aussi -
Tuvya Zaretsky (éditeur)
L'ÉVANGILE – pour les Juifs aussi
_____________
Étude
spéciale de Lausanne (ESL), dans l'original : Lausanne
Occasional Papers (LOP), N° 60
Le
Mouvement de Lausanne pour l'Évangélisation du Monde
encourage la publication des Études Spéciales de Lausanne
(ÉSL) et leur étude, mais ne cautionne pas
nécessairement chaque point de vue qui y apparaît.
Informations
concernant l'édition française :
Titre de
l'édition originale : Jewish Evangelism – A
call to the church
La
traduction française a été realisée par
Prisca et Andrew Wiles, et révisée et adaptée par
Jean-Paul Rempp, avec l'aide de Christian Witness to Israël (CWI),
en français : Témoignage Chrétien à
Israël (TCI).
Édition
française : Copyright © 2006 CWI, Christian Witness to
Israël, 166 Main Road, Sundridge, Sevenoaks, Kent TN14 6EL,
Tél. : +44 (0)1959 565955, Fax : +44 (0)1959 565966, E-mail : herald@cwi.org.uk,
internet : www.cwi.org.uk
et www.shalom.org.uk
Copyright
de l'édition originale : Comité de Lausanne pour
l'Évangélisation du Monde et ses comités nationaux
à l'échelle internationale, © 2005.
Les
citations bibliques de l'édition françaises ont
été tirées de la Bible dite du Semeur.
TABLE DES MATIERES
Nous
n'avons pas honte de l'Évangile
1 L'alliance de Dieu avec le peuple juif et l'Évangile pour les Juifs
A Jésus,
le Juif, et les premiers qui ont reçu l'Évangile
B Dialogue
judéo-chrétien après l'Holocauste
C L'annonce
de l'Évangile aux Juifs depuis la Seconde Guerre Mondiale
D Documents
en faveur de l'annonce de l'Évangile aux Juifs
E Debru
Emet : contre l'annonce de l'Évangile aux Juifs
F L'alliance
de Dieu avec son peuple
G Pensées
contemporaines à propos de l'alliance
H Les
prétentions de vérité du judaïsme et du
christianisme
J Autres
formes de remplacement pour l'annonce de l'Évangile
L L'annonce
de l'Évangile aux Juifs – pour qui donc exactement ?
2 La communauté juive et l'annonce de l'Évangile aux Juifs
C La
mission juive au travers des siècles
D Le
monde juif et l'annonce de l'Évangile aux Juifs
E Opposition
à l'annonce de l'Évangile aux Juifs
G Résumé
3 Les
croyants juifs dans l'Église
C L'identité
juive messianique
D Une
théologie de l'identité culturelle
E Identité
juive messianique authentique
F Identité
messianique israélienne
G Les
non-Juifs et l'annonce de l'Évangile aux Juifs
I Les
Juifs messianiques et la prophétie
J L'unité
de Dieu et l'unicité du Christ
K L'avenir
des Juifs messianiques
4 Défis
à surmonter dans l'annonce de l'Évangile aux Juifs
A Revendications
de vérités inconciliables
B En
déni : "Les Juifs ne croient pas en Jésus"
G Annonce
de l'Évangile aux Juifs et aux Musulmans
5 Études
de cas : stratégies et initiatives dans
l'évangélisation des Juifs
A Annonce
de l'Évangile aux Juifs à l'échelon local
B Atteindre
des groupes juifs particuliers
C Evangélisation
par les médias
E Coopération
et interconnexion : Les missions juives et l'Église
6 Aujourd'hui
nous prions : Notre Père qui es aux cieux
Le
contexte de la production des Études Spéciales de Lausanne
Annoncer
l’Évangile aux Juifs signifie partager la
Bonne Nouvelle avec le peuple juif. Jésus l’a fait et les
apôtres également. Les premières communautés
de croyants juifs à Jérusalem et en Galilée l’ont
fait. L’Église primitive a pris forme par l’intermédiaire
du ministère d’évangélisation de Paul
auprès des communautés juives du pourtour
méditerranéen. Le partage de l’Évangile avec le
peuple juif a été le départ de
l’évangélisation mondiale.
Dans chaque génération, tout au long de
l’histoire chrétienne, des Juifs, croyant en Jésus, ont
fait partie de l’Église. Cependant, cette histoire a
été parfois difficile et l’expérience du peuple
juif avec l’Église a été, à diverses
périodes, caractérisée par la souffrance.
Aujourd’hui, l’Église est appelée à accueillir et
à apprécier la présence renouvelée de Juifs
croyant en Jésus au sein du corps du Christ – tant en
Israël que dans les autres pays du monde.
Le thème du Forum 2004 était : "Un Cœur
nouveau, une Vision nouvelle, un Appel renouvelé". Le groupe de
travail : "Atteindre le peuple juif avec l’Évangile" (The Jewish
Evangelism Working Session – JEWS) du Forum désire exhorter
l’Église à :
-
développer un cœur nouveau pour le
peuple juif,
-
acquérir une vision nouvelle de
l’Église composée aussi bien du peuple juif que de toutes
les nations de la terre,
-
faire preuve d’un appel renouvelé
à partager la bonne nouvelle avec le peuple juif en tout lieu.
Dans une ère de pluralisme et de terrorisme mondial,
il est temps que l’Église développe un cœur nouveau pour
le peuple juif. Il est impossible d’effacer, dans l’histoire
écrite au travers des âges, tous les méfaits de
l’Église envers le peuple d’Israël. Le souvenir de ces
méfaits, tel l’Holocauste au siècle dernier, a
été si difficile que nombre de chrétiens pensent
que l’Église a perdu toute crédibilité et tout
droit de partager l’Évangile avec le peuple juif.
Sur ce point, nous déclarons que :
Nous avons honte des atrocités que l’Église a
fait endurer au peuple juif et de l’enseignement du mépris qui a
été donné au cours de l’histoire de
l’Église, et nous les dénonçons.
Nous nous engageons à nous souvenir des
méfaits de l’Église à l’encontre du peuple juif.
Ce n’est qu’en gardant ce souvenir à l’esprit que les
chrétiens seront à même de développer un
cœur nouveau pour le peuple juif. Une histoire aussi tragique devrait
également être un miroir permettant d’analyser de
façon critique les efforts d’évangélisation
actuels – auprès des Juifs, comme des non-Juifs.
A une époque marquée par la mondialisation,
l’Église a besoin d’acquérir une vision nouvelle pour le
salut du peuple juif et de toutes les nations de la terre. Aujourd’hui,
quand, avec les autres nations, le peuple juif confesse la foi en
Jésus comme son Sauveur, c’est un signe d’espérance pour
l’Église comme pour le monde.
C’est pourquoi, nous déclarons également
que :
Nous n’avons pas honte de l’Évangile. Selon les
paroles de l’apôtre juif, Paul, que nous reprenons,
l’Évangile est en effet "la puissance de Dieu par laquelle il
sauve ceux qui croient, les Juifs d’abord et aussi les non-Juifs"
(Romains 1.16). Par conséquent, nous nous engageons
également à défendre une telle vision pour
l’Église qui affirme que, dans le Christ, nous sommes un, Juifs
et non-Juifs, et que c’est dans le Christ seul que se trouve
l’espérance de salut tant pour Israël que pour les nations.
Étant de ceux qui professent que c’est dans le seul
Évangile de Jésus que se trouve le salut tant des Juifs
que des non-Juifs, nous prenons conscience que nous nous rendons
également vulnérables aux accusations d’arrogance
spirituelle, d’impérialisme religieux et de tenants de la
théologie du remplacement (en anglais : supersessionism).
Pourtant, nous
affirmons que l’annonce de l’Évangile
aux Juifs, et l’évangélisation du monde, ne sont pas
triomphalistes. Une authentique annonce de l'Évangile aux Juifs
comme des non-Juifs ne s’accomplit que par la victoire de Dieu, qui a
ressuscité Jésus d’entre les morts et qui appelle tous
les peuples à lui par la foi dans le Sauveur crucifié et
ressuscité. L’évangéliste qui porte la bonne
nouvelle aux autres doit tout autant recevoir lui-même ce
même Évangile. Nous nous engageons donc à
encourager l’Église mondiale à faire preuve d’un appel
renouvelé à partager la grâce et la
vérité du Seigneur avec le peuple juif en tout lieu, et
à prendre conscience tout à nouveau de l’importance de
l’annonce de l’Évangile aux Juifs.
Beaucoup de choses entrent en jeu quand certains dans
l’Église dénoncent l’annonce de l’Évangile aux
Juifs. Nombre de ceux qui le font aujourd’hui n’ont pas conscience des
implications théologiques et missiologiques de leur prise de
position. Ce rapport détaillera certaines des implications les
plus importantes de tout manque à apporter l'Évangile aux
Juifs. Il présentera le monde juif, tel qu’il est aujourd’hui,
certaines des questions auxquelles font face les Juifs croyant en
Jésus et certaines des pratiques courantes dans le domaine de
l’annonce de l’Évangile aux Juifs.
Quel est l’enjeu ?
Si Jésus n’est pas le Messie pour le peuple juif, il
n’est pas non plus le Christ pour les nations.
L’annonce de l’Évangile aux Juifs se pratique encore
aujourd’hui, mais elle est soumise à de sérieuses
attaques. Nombre de chrétiens remettent en question la
nécessité et la légitimité du partage de
l’Évangile avec le peuple juif. Ce chapitre va tenter de montrer
que, du point de vue du Nouveau Testament, l’annonce de
l’Évangile aux Juifs est tout à fait justifiée.
Ceux qui s’y opposent sont par conséquent en décalage
avec la compréhension biblique de la Mission.
D’un point de vue historique, le christianisme a
commencé comme un phénomène juif. Les premiers
à croire que Jésus était le Messie ont
été des Juifs. Selon leur compréhension, le lieu
de la révélation a été le pays des Juifs, l’origine
de la révélation a été le Dieu
d’Israël, les premiers destinataires de la
révélation étaient les Juifs et le personnage
principal de la révélation a été
Jésus, le Juif. Ce Jésus est né d’une mère
juive, a reçu un bon nom juif tout à fait habituel,
Yechoua, "le salut du Seigneur". Selon Matthieu 1.21, la signification
de ce que Jésus a fait se comprend à partir de son
nom : Il est venu sauver – sauver son peuple – de ses
péchés. Le genre de salut que ce
Jésus/Yechoua a offert à son peuple est ici
explicité. Voilà le thème qui revient tout au long
du Nouveau Testament.
Quand les disciples de Jésus ont su par
expérience que le Dieu d’Israël l’avait ressuscité
d’entre les morts, et une fois qu’ils ont eu reçu l’Esprit
Saint, ils ont annoncé l’Évangile – tout d’abord aux
Juifs. Le premier "mouvement de Jésus" était
constitué de Juifs, et ces croyants juifs ont
considéré Jésus comme l’accomplissement des
promesses de Dieu à Israël. Dieu a
révélé et déversé son amour pour
Israël et pour le monde par l’intermédiaire de
Jésus. Le Seigneur a ainsi fait connaître son amour
providentiel et salvateur pour tous ceux qui croient en lui.
Le salut est venu à Israël par
l’intermédiaire de Jésus. Cela signifiait
également une bonne nouvelle pour les non-Juifs. Les nations
pouvaient de la même façon obtenir le salut par lui.
Désormais, Juifs et non-Juifs invoquent ensemble le même
Dieu d’Israël, l’appelant Abba, Père, dans le nom
de Jésus et par l’Esprit Saint (cf. Galates 4.6-7).
Cette perspective fondamentale du Nouveau Testament est
d’une importance capitale. Si nous perdons de vue ceux qui ont
été les premiers à recevoir l’Évangile, la
signification de celui-ci est diminuée pour tous les peuples.
Alors, comment est-il possible à quiconque de refuser au peuple
juif, ou à qui que ce soit d’autre, la révélation
et le déversement de l’amour salvateur du Dieu
d’Israël ?
L’Holocauste est devenu le pivot décisif dans le
dialogue judéo-chrétien. Ce dialogue a en grande partie
influencé le point de vue de l’Église vis-à-vis de
la légitimité de l’annonce de l’Évangile aux Juifs.
Après la seconde guerre mondiale, le dialogue
judéo-chrétien a engendré des résultats
positifs dans de nombreux domaines. C’est un dialogue qui devait
avoir lieu et qui devait amener l’Église à
reconsidérer sa propre théologie et sa propre pratique
vis-à-vis du peuple juif. De nombreuses conférences ont
été organisées et les documents produits se
comptent par centaines.[1] Parmi les questions clés traitées par le
passé dans le dialogue judéo-chrétien,
citons :
-
l’Holocauste et le rôle de
l’Église – reconnaissance de sa culpabilité
-
l’anti-sémitisme et
l’anti-judaïsme au sein de l’Église – reconnaissance de son
péché
-
l’établissement de l’État
d’Israël – volonté de le considérer comme un signe
de la fidélité de Dieu envers son peuple juif
-
le Dieu d’Israël comme Père
de Jésus-Christ – reniement du Marcionisme (la position
hérétique que le Dieu révélé de
l’Ancien Testament n’était pas le Père de Jésus)
-
les racines juives de l’Église –
reconnaissance que le Nouveau Testament ne peut être compris
autrement que sur la toile de fond des Écritures
hébraïques (que l’Église appelle l’Ancien Testament)
-
l’élection définitive
d’Israël et l’alliance immuable de Dieu avec son peuple –
dénonciation de l’idée que l’Église est le nouvel
Israël ou qu’elle a purement et simplement remplacé
Israël dans l’histoire du salut de Dieu.
Ces questions et d’autres semblables méritent une
réflexion renouvelée et intensifiée de la part de
l’Église (voir la discussion à ce propos au chapitre 4).
Le dialogue qui crée une compréhension entre les diverses
communautés de foi est précieux, en particulier entre les
adhérents du judaïsme et du christianisme. Les idées
préconçues doivent être évitées et
les idées fausses renversées. Le dialogue peut aider les
deux communautés à observer le commandement : "Tu ne
rendras pas de faux témoignage contre ton prochain." De tels
buts sont positifs et apportent une contribution importante à
l’amélioration de la compréhension.
Cependant, il subsiste des questions difficiles. Si Dieu n’a
pas annulé son alliance avec le peuple d’Israël, les Juifs
ont-ils alors encore besoin de Jésus pour le salut ? Cette
question toute simple, et pourtant très complexe, ne peut
être évitée.
Sous l’angle du Nouveau Testament, l’alliance immuable de
Dieu avec le peuple d’Israël ne rend pas l’annonce de
l’Évangile aux Juifs inutile. Les défenseurs du point de
vue contraire non seulement simplifient à l’extrême la
nouvelle alliance d’un point de vue théologique, mais ils en
minent l’essence même.
Lors de la première assemblée du Conseil
Œcuménique des Églises (COE), en 1948,
l’anti-sémitisme a été défini comme un
péché contre Dieu et contre l’humanité. Les
nombreuses défaillances de l’Église à
l’égard du peuple juif ont été reconnues. En
même temps, on continuait d’affirmer que les Juifs sont inclus
dans l’œuvre d’évangélisation de l’Église.
Aujourd’hui le COE, ainsi que de nombreux autres organismes
ecclésiaux, ne respecte plus l’obligation biblique de partager
l’Évangile avec le peuple juif. Au cours des dialogues
judéo-chrétiens, l’annonce de l’Évangile aux Juifs
a fréquemment été dénoncée, bien que
certains aient tenté de conserver la position selon laquelle
l’Église a toujours l’obligation de témoigner au peuple
juif. Mais au long des années, il est devenu de plus en plus
difficile de voir quelle était réellement la nature de ce
témoignage.
Tout le monde ne s’exprimerait pas de manière aussi
catégorique que l’a fait un théologien allemand en 1979,
quand il a écrit que l’annonce de l’Évangile aux Juifs
est la "Endlösung der Judenfrage mit anderen Mitteln" - la
solution finale de la question juive par d’autres moyens.
Néanmoins, le rejet de l’annonce de l’Évangile aux Juifs
a été renforcé dans les dernières
décennies. Certains ont avancé qu’Israël et
l’Église appartiennent tous deux au seul peuple de Dieu. Ainsi,
le raisonnement veut qu’aucun des deux ne peut essayer de convertir
l’autre. Par conséquent, la conclusion est que l’annonce de
l’Évangile aux Juifs est un anachronisme.
Aujourd’hui, il est exceptionnel que les principales
dénominations chrétiennes accordent un soutien sans
réserve à l’annonce de l’Évangile aux Juifs. De
nombreuses organisations chrétiennes ayant à cœur
l’annonce de l’ Évangile aux Juifs, aussi bien
dénominationelles qu’indépendantes, ont cessé
d’exister, tandis que d’autres ont redéfini leurs objectifs pour
faire autre chose. La majorité des forums dans lesquels le
dialogue judéo-chrétien se vit aujourd’hui rejette
l’annonce de l’Évangile aux Juifs et la considère
même avec mépris (Cf. chapitre 4). On peut s’attendre
certes à une résistance juive à
l’évangélisation, mais il est surprenant que les
chrétiens privent les Juifs de l’Évangile de
Jésus. Jésus est, après tout, le meilleur cadeau
de Dieu, et les non-Juifs l’ont reçu des Juifs.
Il apparaît que certains des principaux obstacles
à la transmission de l’Évangile aux Juifs surviennent
aujourd’hui non de l’extérieur de l’Église, mais de
l’intérieur.
Bien que la majorité des déclarations
chrétiennes récentes, soit parlent vaguement de l’annonce
de l’Évangile aux Juifs, soit la rejettent complètement,
il y a cependant des exceptions. Nous citerons trois
déclarations qui apportent un "oui" sans équivoque
à l’annonce de l’Évangile aux Juifs et qui sont toutes
approuvées par le Comité de Lausanne pour
l’Évangélisation du Monde (CLEM) (Cf. Appendice B) :
(1) Le Témoignage
chrétien au peuple juif (1980)
(2) La Déclaration de
Willowbank sur l’Évangile et le peuple juif (1989)
(3) Le Manifeste de Manille
(1989)
Ces documents affirment que le peuple d’Israël reste le
peuple de l’alliance de Dieu et qu’en tant que tel, il a encore un
rôle à jouer dans l’histoire du salut de Dieu. Ces
déclarations rejettent également l’idée que
l’alliance immuable de Dieu avec Israël rend la foi en
Jésus inutile. L’obligation de partager l’Évangile avec
le peuple juif subsiste. La responsabilité persiste, même
après l’Holocauste.
On peut comprendre que les Juifs soient en désaccord
avec une façon de considérer aussi positivement
l’évangélisation. Leur désaccord s’est
exprimé dans des termes acerbes qui sont en
général évités dans les relations
judéo-chrétiennes. En réaction à la Déclaration
de Willowbank, le responsable national des Affaires
Inter-religieuses pour le Comité Juif Américain de
l’époque l’a qualifiée de "plan pour un génocide
spirituel qui a été lancé avec l’ancien
enseignement du mépris chrétien pour les Juifs et pour le
judaïsme." En un autre endroit, il qualifie la Déclaration
de "perverse" et "arrogante". Le Président de l’Union des
Congrégations Hébraïques Américaines de
l’époque a décrit la déclaration comme
"rétrograde et primitive" et comme "un impérialisme
religieux chrétien de la pire espèce".[2] Des paroles de ce genre n’engendrent
pas une atmosphère constructive pour la discussion d’opinions
différentes.
Au début du troisième millénaire, nous
notons un changement radical de position. La meilleure façon de
l’illustrer est de se pencher sur un document juif intitulé Dabru
Emet : Déclaration juive sur les chrétiens et le
christianisme. Ce document a été publié par
un petit groupe inter-dénominationnel de savants juifs au cours
de l’année 2000.[3]
Dabru Emet est
l’équivalent hébreu de "dire la vérité"
(cf. Zacharie 8.18).
Dabru Emet contient les huit
thèses suivantes :
1.
Juifs et chrétiens adorent le
même Dieu.
2.
Juifs et chrétiens cherchent
l’autorité dans le même livre – la Bible (ce que les Juifs
appellent Tanakh et les chrétiens appellent l’Ancien
Testament).
3.
Les chrétiens peuvent respecter la
revendication du peuple juif quant à la terre d’Israël.
4.
Juifs et chrétiens acceptent les
principes moraux de la Torah.
5.
Le nazisme n’est pas un
phénomène chrétien.
6.
La différence entre les Juifs et
les chrétiens, qui n’est pas humainement réconciliable,
ne sera réglée que lorsque Dieu rachètera le monde
entier selon la promesse de l’Écriture.
7.
Une relation nouvelle entre les Juifs et
les chrétiens n’affaiblira pas la pratique juive.
8.
Juifs et chrétiens doivent œuvrer
d’un commun accord pour la justice et pour la paix.
Une introduction à cette déclaration avance
que ces dernières années ont été le
témoin d’un "changement spectaculaire sans
précédent dans les relations entre les Juifs et les
chrétiens". La transformation est attribuée aux
chrétiens qui ne traitent plus "le judaïsme de religion
manquée, ou, au mieux, de religion qui a préparé
la voie au christianisme et qui est réalisée en lui." Ce
document prétend, à juste titre, qu’un "nombre croissant
d’organisations ecclésiales, tant catholiques que protestantes,
ont fait des déclarations publiques de remords pour les
méfaits des chrétiens envers les Juifs et le
judaïsme". Dans ces déclarations, les chrétiens ont
reconnu "l’alliance immuable de Dieu avec le peuple juif et
célébré la contribution du judaïsme à
la civilisation mondiale et à la foi chrétienne
elle-même".
Dabru Emet avance en outre que le
temps est par conséquent venu d’enseigner aux Juifs "les efforts
des chrétiens pour honorer le judaïsme". Le raisonnement
veut que, puisque le christianisme a changé de point de vue
à l’égard du judaïsme, le temps est venu pour les
Juifs de réfléchir sur "ce que le judaïsme peut
maintenant dire du christianisme".
Dabru Emet adopte le point de vue
que "l’adoration chrétienne n’est pas un choix religieux viable
pour les Juifs". À partir de ce principe fondamental, le
document poursuit : "en tant que théologiens juifs, nous
nous réjouissons de ce que, par le truchement du christianisme,
des centaines de millions de personnes sont entrées en relation
avec le Dieu l’Israël". Il soutient en outre
les positions mutuellement contradictoires que "les chrétiens
connaissent et servent Dieu par Jésus-Christ et par la tradition
chrétienne. Les Juifs connaissent et servent Dieu par la Torah
et par la tradition juive."
Un tel sentiment n’a-t-il pas un air prometteur pour les
relations entre Juifs et non-Juifs ? Certains chrétiens
sont très tentés d’être d’accord avec le document Dabru
Emet. Cependant, la plus grande obligation de tout chrétien
est de suivre celui qui est la Vérité.
Cet engagement devrait empêcher les croyants chrétiens de
suivre la voie proposée par Dabru Emet. Jésus a
dit : "Le chemin, c’est moi, parce que je suis la
vérité et la vie. Personne ne va au Père sans
passer par moi." (Jean 14.6) La section suivante donne plus de
détails à ce propos.
"Alliance" et "élection" sont des termes clés
dans l’Ancien Testament et sont de la plus haute importance pour une
compréhension de l’identité juive aujourd’hui. D’une
manière similaire, "alliance" et "élection" sont des
concepts centraux du Nouveau Testament et sont de la plus haute
importance pour l’identité chrétienne et pour une
compréhension correcte de l’Église.
Le Dieu d’Israël n’a pas annulé
l’élection inconditionnelle de son peuple d’Israël. Cette simple déclaration est contraire à la
position souvent soutenue par l’Église au travers des
siècles. Cependant, elle correspond à la pensée
biblique et à la compréhension de la plupart des
personnes impliquées dans la diffusion de l’Évangile aux
Juifs au cours des deux derniers siècles.
Dieu a appelé Abraham hors des nations pour
établir une alliance universelle avec le patriarche et sa
descendance, pour en faire une bénédiction pour tous les
peuples de la terre (Genèse 12.1-3). Cette promesse inclut la
préservation éternelle d’Israël de manière
à accomplir le dessein de Dieu (voir Jérémie
31.35-37). Paul fait écho à cette promesse en Romains
11.1 : "Dieu aurait-il rejeté son peuple ?
Assurément pas !" et, à nouveau en Romains
11.28-29 : "Mais du point de vue du libre choix de Dieu, ils
restent ses bien-aimés à cause de leurs ancêtres.
Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables." Dieu a, par
conséquent, préservé Israël et il n’en a pas
fini avec le peuple juif dans son plan de rédemption.
Quand le Christ est venu mourir pour le péché
et ressusciter, il a accompli la promesse d’une nouvelle alliance
(Jérémie 31.33-34) ainsi que ce qui avait
été promis à Abraham (Galates 3.15-29).
Après que le Christ est remonté au ciel, l’Esprit Saint a
été déversé sur ses disciples à la
fête juive de la Pentecôte. Ils ont reçu l’Esprit de
Dieu comme le signe d’approbation et la signature d’une nouvelle
alliance (Actes 2.32-36). À l’époque des apôtres,
un reste du peuple juif a reconnu l’accomplissement prophétique
unique et ceux-là ont reçu le Messie par la foi. De la
même manière, un reste a toujours appartenu à la
nouvelle alliance dans l’unique corps du Christ. Alors qu’une partie
d’Israël continue à ne pas croire dans le Messie de Dieu,
la volonté de Dieu pour l’Église demeure qu’elle atteigne
un reste d’Israël dans chaque génération jusqu’au
jour où "tout Israël sera sauvé" (Romains 11.26).
Paul n’a pas décrit l’Église comme ayant
remplacé Israël dans l’histoire du salut de Dieu. Il n’a
pas non plus exclu le peuple d’Israël du besoin de
l’Évangile du Christ pour le salut. Paul est tout à fait
clair en Romains 10.9 : "Si, de ta bouche, tu confesses que
Jésus est Seigneur et si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a
ressuscité des morts, tu seras sauvé." Pour ce qui est du
chemin du salut, il n’y a "pas de différence entre Juifs
et les non-Juifs." (Romains 10.12)
La pensée contemporaine vis-à-vis de
l’alliance, qui a dominé le dialogue
judéo-chrétien récent, place à tort les
Juifs et les non-Juifs dans des positions différentes pour
recevoir le salut. Quand la signification de la personne unique de
Jésus pour le salut de tous est rejetée ou
diminuée, la théologie et la mission chrétiennes
souffrent des dommages irréparables.
La pensée à propos de l’alliance, qui a
dominé le dialogue judéo-chrétien, est souvent
décrite comme une théologie de deux alliances ou
une théologie d’alliance double. Une telle description
n’est pas juste. On rencontre parfois aussi la présentation
d’une théologie d’une alliance unique dans laquelle le
christianisme est vu comme une sorte de judaïsme pour les
non-Juifs. En outre, certains théologiens qui souscrivent
à cette théorie des deux alliances souscrivent en fait
à une théologie d’alliances multiples ou à un
pluralisme d’alliances, où le Dieu d’Israël a une relation
d’alliance avec tous les peuples et toutes les religions. Ces notions
n’ont pas vu le jour seulement dans l’ère moderne.
Au début du Moyen-Âge, les savants juifs ont
considéré les chrétiens comme des adorateurs
d’idoles. À partir de la fin du treizième siècle,
un accord a été trouvé. Si les non-Juifs voulaient
croire en Jésus comme Messie, dans sa divinité, et dans
la tri-unité de Dieu, cela ne serait pas contredit, mais les
Juifs qui soutiendraient de telles croyances seraient encore
considérés comme des adorateurs d’idoles.
Ce n’est qu’au
début du vingtième
siècle qu’une théologie systématique – ou
plutôt une philosophie – enseigne vraiment la notion de deux
voies de salut. Le philosophe des religions juif-allemand, Franz
Rosenzweig (1886-1929), joue un rôle important sur ce sujet. Il a
été très proche d’embrasser le christianisme, mais
il s’est ravisé ensuite. Ce qui suit est une citation fameuse de
Rosenzweig, en 1913, dans laquelle il se réfère à
Jean 14.6 et Luc 15.31. La voici :
Nous sommes totalement d’accord sur
la signification du Christ et de son Église pour le monde :
personne ne peut atteindre le Père que par lui. Personne ne peut
atteindre le Père ! Mais la situation est tout à
fait différente pour celui qui n’a pas besoin d’atteindre le
Père parce qu’il est déjà avec lui. Et cela est
vrai du peuple d’Israël…[4]
Cette mauvaise
exégèse de Jean 14.6 et de la
parabole concernant le fils prodigue en Luc 15 servait encore un besoin
apologétique. Selon Rosenzweig, le peuple juif n’a pas besoin de
médiateur. Le Juif est déjà avec Dieu. Les
non-Juifs, par contre, ont besoin d’un médiateur, le Juif
Jésus. D’après Rosenzweig, Juifs et non-Juifs se
complètent donc les uns les autres. Ils ont tous deux un
rôle donné par Dieu à jouer dans le monde.
Jusqu’à Rosenzweig, aucun penseur juif n’avait
parlé aussi positivement du christianisme. Dans la pensée
actuelle sur l’alliance, l’accent est également positif. Les
arguments peuvent varier, mais les conclusions principales sont les
mêmes.
Elles sont, premièrement, que Dieu a une alliance
immuable avec le peuple d’Israël qui n’a pas été
annulée. Deuxièmement, cette alliance rend la foi en
Jésus inutile pour les Juifs. Et, troisièmement, la foi
en Jésus a fait entrer les non-Juifs dans une relation
d’alliance avec le Dieu d’Israël.
Beaucoup de personnes trouvent que cette manière
moderne de penser l’alliance, et ses variantes, sonnent presque
"évangélique". L’illusion qu’une solution puisse
être trouvée à la relation difficile entre le
judaïsme et le christianisme est ainsi née. Les deux sont
considérés comme égaux, et voulus par le
même Dieu. Les deux ont une mission divine dans ce monde. Il n’y
a aucune compétition entre eux pour ce qui est de l’âme
des Juifs ou des non-Juifs. Par conséquent, la mission
chrétienne auprès du peuple juif devrait cesser. On
avance que l’Église chrétienne n’a plus besoin d’avoir
mauvaise conscience à cause de son échec à porter
l’Évangile au peuple juif. L’Église a donc
été dégagée de ce qu’elle
considérait jusque là comme une obligation missionnaire
donnée par Dieu. Ceci est arrivé, dit-on, non en raison
d’une prohibition négative, mais en raison d’une raison
théologique positive. Mais est-ce aussi simple ?
De fait, Dieu a bien une alliance immuable avec son peuple
d’Israël. Il est vrai que les non-Juifs ont trouvé, par la
foi en Jésus, une relation d’alliance avec le Dieu
d’Israël. Pourtant, Juifs et non-Juifs ne peuvent jouir de la
bénédiction promise de cette alliance immuable autrement
que par la foi en Jésus. La réalité de cette
relation est confirmée par le don de l’Esprit Saint.
Dabru Emet essaie d’avoir l’air
simple quand il soutient que "les Juifs peuvent respecter la
fidélité des chrétiens à leur
révélation, tout comme nous attendons des
chrétiens qu’ils respectent notre fidélité
à notre révélation." Cependant, c’est simplifier
à l’extrême ce qui est en jeu. La question est beaucoup
plus complexe. Un savant juif, critique de Dabru Emet, a
défini ce qui est en jeu tant pour le judaïsme que pour le
christianisme. Il a écrit : "Dabru Emet a tort
d’attirer l’attention sur les écritures communes et les
'leçons similaires'. Le problème est que cela
réduit ce qui n’est pas commun à de simples
différences d’opinion – comme si les deux traditions n’avaient
aucune prétention de vérité."[5]
Il est évidemment aisé de se "respecter" l’un
l’autre quand ce qui sépare est réduit à de
simples différences d’opinion et à des questions de peu
d’importance. Un authentique "respect" pour la révélation
de l’autre est nécessaire. Cependant, le "problème" est
que, au centre de la révélation chrétienne, on
trouve le Dieu d’Israël qui parle et agit en et au travers de
Jésus, et qu’il le fait par amour pour le peuple d’Israël.
Si l’on laisse de côté cet aspect de la
révélation chrétienne, elle est alors vidée
de son contenu réel.
Il convient de se demander d’où est
premièrement venue la prétention que le peuple juif a
besoin de l’Évangile du salut. Est-ce une Église
triomphaliste de non-Juifs qui l’a inventée à une
époque ultérieure ? Non ! Son origine remonte
au jour où des disciples juifs de Jésus ont
commencé à prêcher l’Évangile aux
pèlerins juifs lors de la fête juive de la
Pentecôte. Pour ce qui est de Jésus, ils
prétendaient que "c’est en lui que se trouve le salut, en
personne d’autre. Dans le monde entier, Dieu n’a jamais donné de
nom d’aucun autre homme par lequel nous devions être
sauvés" (Actes 4.12)
Le Nouveau Testament lui-même prétend de
façon exclusive que le salut ne peut se trouver que par la foi
en Jésus. Les chrétiens non-juifs qui entrent dans
l’Église ne méritent par conséquent ni honneur ni
reproche pour cette déclaration. La transmission de
l’Évangile aux Juifs ne peut donc être raisonnablement
qualifiée d’antisémitisme, d’anti-judaïsme ou de la
théologie du remplacement.
Il ne fait aucun doute que le témoignage du Nouveau
Testament présente Jésus comme le Messie pour le peuple
juif. Cependant, l’acceptation de sa messianité ne peut
être obtenue que par la foi. Certains peuvent prétendre
que Jésus est un faux Messie ou un Messie raté. Mais
prétendre que Jésus n’a plus aucun rapport avec le salut
du peuple juif, et qu’à cause de cette absence de lien il est
devenu pertinent pour les non-Juifs, est – à la lumière
du témoignage de la Bible – une absurdité. Ce genre
d’argument n’a aucune logique.
La théorie des deux alliances et ses expressions
récentes semble, du point de vue juif traditionnel, une solution
naturelle à la relation entre le judaïsme et le
christianisme. Il n’est pas facile de comprendre comment les
théologiens chrétiens peuvent s’en faire les avocats
à la lumière de la logique autodestructrice sur laquelle
elle repose.
Comment est-il possible que le même Jésus, soit
d’une part le Sauveur du monde entier, et d’autre part ne soit pas le
Sauveur du peuple juif de ce même monde ? Jésus qui
est tout d’abord allé à la rencontre de son propre peuple
juif avec l’invitation radicale à recevoir l’amour salvateur de
Dieu, et avec l’appel tout aussi radical à le suivre dans
l’obéissance, comment peut-il n’avoir plus aucun rapport avec ce
même peuple juif ? À moins que Dieu ne manque de
logique et soit partisan, comment peut-il fournir un moyen de salut qui
n’est plus accessible ou pertinent pour les Juifs, et ne l’est que pour
les non-Juifs ? Les non-Juifs ne peuvent miser leur vie sur une
théorie juive qui n’a aucune pertinence.
Jésus n’est pas un Juif sans importance, il n’est pas
non plus une théorie juive sans pertinence. S’il n’est pas le
Messie pour Israël, il n’est pas non plus le Christ pour les
nations.
Soit Jésus est le Messie de tous, soit il n’est pas
le Messie du tout.
Sur le fondement du Nouveau Testament, le Juif a tout autant
besoin que tout autre de l’Évangile pour le salut. Cependant, il
est étonnant de voir des chrétiens qui croient dans la
Bible et sont avides de proclamer l’Évangile à tous les
autres peuples, mais qui en excluraient le peuple d’Israël, et
remplaceraient la proclamation de l’Évangile par des actes de
bienfaisance. Comment se fait-il que certains chrétiens laissent
même la porte entrouverte à un salut pour Israël qui
serait sans Jésus ?
Voici quelques exemples :
Le dialogue chrétien avec le peuple juif peut
être bénéfique. Cependant, le dialogue qui vient se
substituer à la mission n’est pas à la mesure du
commandement à "faire des disciples".
Les chrétiens qui facilitent le retour du peuple juif
dans l’État d’Israël font preuve d’une attention et d’une
compassion authentiques. Cependant, si cette attention et cette
compassion viennent remplacer ou empêcher la prédication
de Jésus ici et maintenant, alors elles ne sont pas à la
hauteur du commandement à faire des disciples de toutes les
nations.
Les chrétiens peuvent offrir un soutien politique et
financier à l’État d’Israël. Cependant, si ce
soutien vient remplacer l’effort d’évangélisation
auprès de Juifs, alors il n’est pas à la hauteur du
commandement à faire des disciples de toutes les nations, y
compris la nation d’Israël.
Les croyances eschatologiques concernant l’avenir
d’Israël dans le plan de salut de Dieu sont importantes.
Cependant, si ces idées concernant ce que Dieu a en
réserve pour Israël viennent remplacer l’annonce de
l’Évangile aux Juifs ici et maintenant, il y a quelque chose qui
ne va pas. Quelle que soit la manière dont l’avenir
d’Israël pourra se développer dans le plan de Dieu, c’est
aujourd’hui le moment pour que le peuple d’Israël entende parler
du salut.
Une alternative erronée à une activité
chrétienne d’évangélisation organisée
découle de l’idée que le témoignage
chrétien auprès des Juifs consiste uniquement en une
qualité aimante de vie communautaire. Mais l’un n’empêche
pas l’autre. Une façon aimante de vivre la vie chrétienne
est une bonne discipline, mais la foi vient de l’Évangile que
l’on entend (Romains 10.17). L’Église n’est pas née de la
seule vie communautaire des apôtres, mais de leur proclamation
publique de l’Évangile.
Ces formes évangéliques de "théologie
du remplacement" sont des obstacles à la propagation de
l’Évangile auprès du peuple juif. Elles sont tout aussi
nuisibles pour la cause du témoignage chrétien
auprès du peuple juif que les autres formes de théologie
du remplacement l’ont été pour l’évaluation par
l’Église de la place d’Israël dans l’histoire du salut.
Il ne fait aucun doute que les accusations d’être
tenants de la théologie du remplacement et celles de
triomphalisme religieux continueront à être lancées
contre ceux qui souscrivent à l’annonce de l’Évangile aux
Juifs. Les chrétiens, parmi lesquels se trouvent des Juifs
croyant en Jésus, qui ont expérimenté la
grâce de Dieu et défendent la Vérité
qui est dans l’Évangile, peuvent vivre en dépit de telles
accusations.
Les pluralistes religieux prônent la tolérance
vis-à-vis des autres, mais ils sont souvent intolérants
à l’égard de ceux qui croient dans la
révélation d’une vérité absolue. C’est ce
que font tant le judaïsme que le christianisme, et les membres de
ces communautés de foi devraient s’en souvenir. Il vaut la peine
de réfléchir sur la déclaration d’un penseur juif
décédé, Arthur A. Cohen. Il a dit : "Le test
de la tolérance se situe là où les hommes
combattent pour la vérité, mais honorent les personnes."
Nous, qui sommes appelés à un ministère de
diffusion de l’Évangile auprès des Juifs, devons accepter
de subir ce test et, avec l’aide de Dieu, le réussir.
Même si l’on ne peut pas dire de Cohen qu’il approuve
la Mission chrétienne auprès des Juifs, il vaut la peine
de regarder ce qu’il a ajouté :
Je
ne peux, en toute conscience, m’opposer à l’activité
missionnaire auprès des Juifs, et j’appuie le témoignage
missionnaire auprès des chrétiens. C’est une
activité que je trouve extrêmement satisfaisante, parce
que l’activité a pour but principal de permettre au missionnaire
de se rendre témoignage à lui-même, plutôt
que d’amener le non-croyant à croire. Il va sans dire que,
là où la psychologie particulière de l’agresseur
est l’auto-justification, la tentation à déformer,
à dénaturer et insinuer, à tromper et à
duper est parfois trop forte. Mais, si être missionnaire, c’est
témoigner non à soi-même, mais à la
vérité, et que c’est dans le discours de la
vérité que le missionnaire affronte celui auprès
de qui il exerce sa mission, alors cela est justifié.[6]
Tous ceux qui sont impliqués dans
l’évangélisation mondiale devraient prendre garde
à cet avertissement, tout comme les missionnaires doivent
éviter le danger de la promotion personnelle. Il faut avoir des
lignes directrices pour une conduite éthique dans le service de
la proclamation, ainsi qu’une auto-évaluation et une
réflexion sur les mobiles.
Ceux qui aujourd’hui réfléchissent à la
théologie de l’alliance devraient prendre plus au sérieux
les revendications divergentes de vérité des
communautés de foi respectives, comme devraient le faire
également tous ceux qui entrent dans le dialogue
judéo-chrétien. C’est au détriment tant du
judaïsme que du christianisme que de trop nombreuses concessions
théologiques sont faites sur des questions critiques, dans
l’intérêt d’une acceptation mutuelle.
Ceux qui s’engagent dans la diffusion de l’Évangile
auprès des Juifs ne sont pas près d’abandonner la
conviction que les Juifs ont besoin de Jésus, en dépit du
fait que certains représentants du judaïsme moderne sont
disposés à reconnaître les chrétiens comme
étant un peuple qui a une relation d’alliance avec le Dieu
d’Israël. Il est curieux qu’ils soient prêts à
s’écarter de la donnée fondamentale des écritures
hébraïques qu’Israël est le peuple choisi,
pour la remplacer par l’idée qu’Israël n’est qu’un peuple
parmi les nombreux autres peuples choisis.
Les chrétiens doivent reconnaître Israël
comme le peuple choisi s’ils veulent comprendre correctement leur
propre relation avec le Dieu d’Israël au travers de Jésus
le Messie – celui qui est choisi par Dieu. Une théologie
biblique logique place la vérité au-dessus de la simple
tolérance.
Pour qui entreprend-on l’annonce de l’Évangile aux
Juifs ? En résumé, cinq points sont soulignés.
L’annonce de l’Évangile aux Juifs amène
l’Église dans un contact étroit avec le peuple juif.
C’est important pour l’Église elle-même. Elle oblige
l’Église à dénoncer toute forme de Marcionisme
(voir chapitre 4). Un contact étroit avec le peuple juif affine
la compréhension par l’Église de ses racines bibliques.
Les racines de l’Église se trouvent dans l’histoire du salut
d’Israël. La structure de l’Église est construite sur
Israël et l’espoir de l’Église est étroitement
lié à Israël. La compréhension que
l’Église a d’elle-même est incomplète sans
Israël.
Un "oui" à l’annonce de l’Évangile aux Juifs
présente à l’Église un défi à
comprendre ses liens avec Israël et avec le Dieu d’Israël. Le
fait que ces questions soient discutées dans le dialogue
judéo-chrétien ne dispense pas l’Église de les
traiter.
L’annonce de l’Évangile aux Juifs n’est pas un appel
plus noble ou plus important aux yeux de Dieu que l'annonce faite aux
autres peuples. Cependant, théologiquement et missiologiquement
elle a un rôle unique à jouer : si le peuple qui a
été historiquement le plus proche de Dieu a besoin de
l’Évangile pour être sauvé, alors tous les autres
peuples ont eux aussi besoin de l’Évangile.
Quand la légitimité et la
nécessité de l’annonce de l’Évangile aux Juifs
sont mises en questions, alors la porte est ouverte à
l’universalisme religieux. Le caractère unique de Jésus
est nié.
Les Juifs qui croient en Jésus sont souvent mis au
ban de la société par leur propre peuple à cause
de leur foi en Jésus. Ils ont besoin de compréhension et
de soutien de la part du reste de l’Église.
Un "non" à l’annonce de l’Évangile aux Juifs
tend à isoler les Juifs qui croient en Jésus. Ils ne
recevront le soutien ni de la communauté juive ni de
l’Église (voir chapitre 4).
Enfin et fondamentalement, l’annonce de l’Évangile
aux Juifs est nécessaire pour l’amour de Dieu et pour sa gloire.
Un "non" à la Mission parmi les Juifs sous-entend que la mort de
Jésus pour le péché était insignifiante et
conduirait à une omission importante dans le Grand Ordre de
Mission. Un "non" à l’annonce de l’Évangile aux Juifs
refuse l’amour salvateur de Dieu au peuple d’Israël. Un "oui"
à l’annonce de l’Évangile aux Juifs ouvre la porte pour
que le peuple juif prenne part à la gloire de Dieu telle qu’elle
est révélée dans la nouvelle alliance ou le
nouveau "testament".
L’Église doit se pencher sur ces questions et
à nouveau approuver l’annonce de l’Évangile aux Juifs et
s’y engager.
C. S. Lewis a écrit dans l’introduction au livre de
Joy Davidman’s : Smoke on the Mountain :
Aujourd’hui, il y a moins de 14 millions de Juifs dans un
monde de 6,4 millions de personnes. Les Juifs ne représentent
qu’un cinquième d'un pour cent de la population mondiale et
vivent dans 130 pays. On obtient les chiffres suivants pour la
population juive par région du monde : Amérique du
Nord (6 millions), Israël (5,2 millions), Europe (2 millions),
Amérique Latine (500 000), Australie (100 000) et Afrique
du Sud (90 000). (Voir l’annexe C pour plus de détails).
Le monde juif contemporain est rempli de paradoxes : diversité et points communs, sécularisme et spiritualité, rigidité et mobilité. Voici donc un instantané de ce monde, puis un bref regard sur les Missions auprès des Juifs dans le passé, ainsi que sur la situation actuelle et les raisons pour lesquelles il y a un tel vacarme par rapport à ce qui devrait être normal au regard de Dieu.
Un adage juif
très répandu veut que si vous
posez une question à deux Juifs, vous obtiendrez trois opinions.
Les Juifs sont un peuple varié dans leur pensée, leur
culture, leur expression religieuse et leur identification.
Il y a des
différences culturelles entre les Juifs
issus des communautés ashkénazes et sépharades.
Parmi ces différences, il y en a qui concernent la nourriture,
la musique et la façon d’observer les fêtes et les
événements du cycle de la vie. Les Juifs
ashkénazes descendent des Juifs allemands, polonais, autrichiens
et européens de l’Est. Une grande proportion des Juifs
d’Amérique du Nord est issue de cette communauté. Les
Juifs sépharades descendent des Juifs d’Espagne et du Portugal
qui se sont établis en Afrique du Nord et en Europe du Sud. En
Israël moderne, le terme sépharade est aussi
utilisé pour parler des Juifs issus du Proche Orient.
On trouve parmi les Juifs diverses expressions religieuses.
Certains suivent des formes de judaïsme orthodoxes,
conservatrices, libérales [réformées], et
reconstructionnistes, humanistes ou hassidiques, tandis que d’autres se
reconnaissent comme séculiers, agnostiques ou athées. La
communauté juive contemporaine a aussi embrassé des
formes religieuses alternatives dans la Cabbale (judaïsme
mystique), le Nouvel Âge, une forme de bouddhisme juif et un
hindouisme juif.
L’identification des
Juifs est un reflet de leur
géographie. Les Israéliens et les Juifs de la Diaspora
vivent leur judaïté sous des angles différents. Une
majorité des Juifs israéliens sont séculiers et
n’ont besoin d’aucune affiliation religieuse. Ils parlent une langue
juive, l’hébreu. Ils défendent l’État juif et
servent dans l’armée israélienne. Leur calendrier
comprend les jours saints juifs et leurs enfants étudient la
Bible à l’école comme élément de leur
histoire. Par contre, les Juifs de la Diaspora vivent comme des
minorités dans les différents pays où ils habitent
hors d’Israël. Ils se définissent souvent par ce qu’ils ne
sont pas (par exemple : "Nous les Juifs, nous ne croyons pas en
Jésus.").
Si le peuple juif n’est pas monolithique, les Juifs ont de
nombreux points communs.
1. Souffrance et victimisation : L’antisémitisme transcende les cultures, les
expressions religieuses et les identifications divergentes du peuple
juif. C’est une haine diabolique du Mauvais à l’égard du
peuple choisi de Dieu. L’antisémitisme est une idéologie
qui reproche au peuple juif tous les maux du monde. Il est souvent
lié politiquement à une opposition contre l’État
d’Israël. Il est répandu aujourd’hui. Le langage de
l’antisémitisme prolifère sur la Toile. La haine
antisémite internationale est récemment apparue sous la
forme d’attentats à la bombe contre des synagogues, de
désacralisation de cimetières juifs, d’attaques contre
des touristes juifs et de diverses attaques terroristes contre les
Israéliens chez eux et à l’étranger. Les Juifs
ressentent l’aiguillon de la haine antisémite, qu’ils vivent
à Jérusalem, Paris, Wellington ou Northridge. Il en
résulte la méfiance des Juifs à l’égard
d’un monde non-juif perçu comme hostile. L’appel de
l’Église comprend des efforts pour faire changer cette
perception.
2. Identification avec Israël : L’accomplissement de la
promesse d’un pays promis que Dieu a faite à Abraham, le
père du peuple juif, joue, à l’heure actuelle, un
rôle particulier pour de nombreux Juifs. L’Israël moderne a
été créé comme un foyer sûr pour des
réfugiés juifs. Toute menace sur la
sécurité d’Israël est perçue comme une menace
sur les Juifs du monde entier. La survie juive est liée à
la sécurité de la mère patrie d’Israël.
Ainsi, Israël est une partie intégrante du psychisme juif
en tout lieu.
3. Soif de spiritualité : Dans le contexte juif, la spiritualité est
liée au fait de devenir un Juif meilleur, plus savant. La
signification de la judaïcité est recherchée dans
les racines historiques et dans la signification biblique de
l’élection divine. La quête de cette signification est
recherchée dans le mysticisme juif, étude de la Torah ou
observance de la Loi, la poursuite de la justice et les causes
sociales, et une meilleure éducation dans toutes les disciplines.
L’émigration des Juifs hors des pays arabes, dans les
années 50, a été un mouvement de population
important. Cinquante années plus tard, les
Juifs de l’ex-Union Soviétique sont à nouveau en marche.
Les chiffres de cette émigration, de 1990 à nos jours,
comprennent approximativement 875 000 vers Israël,
200 000 vers New York et 200 000 vers l’Allemagne. Ces
nouveaux arrivants sont davantage ouverts à l’Évangile
que les Juifs qui étaient déjà retranchés
dans la société.
Parmi les autres mouvements, citons les basculements
à l’intérieur de régions géographiques. Par
exemple, aux États-Unis, les Juifs se déplacent des
villes de la côte est vers des centres en expansion comme Phœnix,
Las Vegas et le sud de la Floride.
La population
israélienne continue de croître
avec l’afflux de 20 000 Juifs éthiopiens. On estime que
d’ici à l’an 2020, la population juive d’Israël sera la
plus grande du monde. Ces mouvements ont des implications importantes
pour la stratégie de diffusion de l’Évangile parmi les
Juifs.
La communauté juive dans le monde est en mutation. La
plupart des 400 000 étudiants universitaires juifs
américains évitent les institutions universitaires juives
. Le taux de divorce chez les Juifs américains s’est
élevé, rivalisé seulement par le taux des mariages
mixtes. Les sondages récents montrent un taux de 80% de mariages
mixtes chez les Juifs de Russie et d’Ukraine. Les communautés
juives d’Allemagne et de Hongrie suivent avec un taux de 60% de
mariages mixtes. Les Juifs des États-Unis contractent des
mariages mixtes à un taux de 54%, ceux de France, de
Grande-Bretagne et d’Argentine suivent avec 45%. Les Juifs canadiens
contractent des mariages mixtes à un taux de 35%, les
australiens à 22%, les sud-africains à 20% et les
mexicains à 10%. En Israël, le taux de mariages mixtes
n’est que de 5%, et la plupart des familles mixtes viennent de
l’ex-Union Soviétique. [7]
Ces facteurs
fournissent des occasions pour ceux qui voulant
transmettre l’Évangile aux Juifs. Ils constituent des
justifications pour des initiatives potentielles renouvelées
visant à atteindre avec l’Évangile un monde juif
diversifié.
La communauté juive, à l’époque du
deuxième temple, était tout aussi diverse que l’est la
communauté juive aujourd’hui. Les disciples de Jésus
venaient de différents arrière-plans culturels issus de
diverses expressions de la société juive, et ils avaient
des points de vue religieux et politiques divers. Leur
réponse mutuelle à l’enseignement de Jésus
était leur trait d’union.
Les Actes des
Apôtres nous racontent comment ils ont
commencé à proclamer l’Évangile auprès des
pèlerins à Jérusalem, pendant les journées
de fête de Shavuot (Pentecôte). Il y a toujours eu,
depuis lors, des membres juifs dans le corps du Christ. Les Juifs qui
ont cru en Jésus ont été les premiers
missionnaires, planteurs d’Églises et martyrs. Ils ont
été les premiers à répandre la bonne
nouvelle du Messie dans tout le monde gréco-romain.
Depuis lors, et dans tous les siècles, on a pu
identifier des Juifs qui ont cru en Jésus. On peut
reconnaître dans l’Église des groupes entiers de Juifs,
vivant les expressions de leur identité juive et de leur foi
chrétienne, encore à la fin du quatrième
siècle. C’est vers cette époque que la séparation
entre l’Église et la synagogue a été
achevée. Les Juifs qui se trouvaient dans les Églises
avaient l’interdiction de conserver leur identité juive, et les
chrétiens étaient exclus des synagogues. Les Juifs qui
croyaient en Jésus sont devenus un groupe marginalisé,
considéré comme ni volatile ni poisson. Ils
étaient vus comme une menace à l’intégrité
tant du judaïsme que de l’Église chrétienne.
Cependant, dans chaque siècle, il y a eu des
représentants du peuple juif dans l’Église. Certains y
sont entrés par des conversions forcées, ce qui constitue
une partie tragique de l’histoire de l’Église et ne peut
prétendre à une véritable conviction de foi.
D’autres, un peu partout, sont devenus disciples de Jésus par
une foi authentique.
Depuis le début du dix-septième siècle,
les mouvements piétistes et évangéliques ont
trouvé un regain d’intérêt dans le peuple juif et
dans son rôle permanent dans l’histoire du salut. À cette
époque-là, des missionnaires spécialement
formés ont été envoyés travailler au sein
du peuple juif, surtout en Europe de l’Est.
Au dix-neuvième siècle, le réveil
évangélique de Grande-Bretagne et d’Amérique du
Nord a vu la création de sociétés missionnaires
juives modernes. Nombre des missionnaires étaient des croyants
juifs, allant vers leur propre peuple au nom de Jésus. Les
croyants juifs ont énormément contribué à
la mission de l’Église, même jusqu’à aujourd’hui.
Au dix-neuvième
siècle, les croyants juifs ont
commencé à remettre en question la notion historique
prévalente dans l’Église et dans les communautés
juives, qui voulait que l’identité juive et Jésus soient
mutuellement exclusifs. Vers la fin du vingtième siècle,
le mouvement des disciples juifs de Jésus a connu un nouvel
essor et une croissance rapide à l’échelle
internationale. Une aube nouvelle s’est levée dans l’histoire
juive où, une nouvelle fois, des Juifs proclament
l’Évangile de Jésus le Messie, de Jérusalem
jusqu’aux extrémités de la terre.
Les estimations du nombre de Juifs qui croient en Jésus dans le monde varient beaucoup. Le chercheur chrétien, Patrick Johnstone, propose un nombre global de 332 000.[8] Les organisations anti-missionnaires ont risqué un nombre de 275&n